L’abyssin, Jean-Christophe Rufin

L'abyssin- Jean-Christophe Rufin

«Alix de Maillet avait été une enfant très laide jusqu’à l’âge de quatorze ans. Élevée dans un couvent proche de Chinon depuis que ces parents étaient hors de France, elle avait grandi accoutumée aux sobriquets cruels qui stigmatisaient son embonpoint et la rougeur de ses joues: grosse pivoine, navet joufflu, et d’autres qu’elle avait oubliés.  À cette disgrâce du corps s’attachait de façon consolatrice une certaine indulgence des esprits. Elle ne faisait peur à personne, n’excitait pas la jalousie et recueillait, pour prix du dégoût que suscitait son apparence aux autres, leur affection. Les premiers temps de son adolescence ne firent que confirmer cet état de choses; la transformation de son corps promettait de se faire sans atténuer ses fâcheuses proportions. laide elle était arrivée dans ce collège à six ans; laide encore elle en repartait à quatorze pour faire le voyage d’Égypte. C’est alors que soudain, inexplicablement et bien tard, la beauté s’empara d’elle comme une éruption éclate sur un visage avec la fièvre. Elle mincit, s’élança. Tout ce qui s’était accumulé en graisses peu seyantes devint sève et le fit pousser. Le rouge de ses joues pâlit: tant de blanc à ce rose mêla son grain qu’elle prit un teint d’une extraordinaire fraîcheur, et un toucher de satin. Elle dénoua ses épais cheveux blonds auxquels l’obscurité des chignons et des nattes avait donné les reflets assombris du bois de chêne. Le malheur voulut que cette beauté arrivât quand elle était désormais seule, sans rien pour la lui manifester du dehors. Le regard de ses parents n’était pas bon juge; elle n’avait plus d’amie pour lui renvoyer son image et le miroir seul ne disait rien. Elle sentait quelque chose se transformer; il lui paraissait même, en se regardant, apercevoir la confirmation de son pressentiment. mais elle se demandait s’il n’y avait pas là un effet de la terrible solitude où elle était plongée, car dans cette belle maison de Caire elle ne voyait personne et, surtout, personne ne la voyait.»

♦♦♦♦♦♦

À l’origine de ce livre, un fait historique : Louis XIV, le Roi-Soleil, est entré en relation avec le plus ténébreux, le plus mythique des grands souverains de l’Orient, le Négus. L’Abyssin est le roman de cette fabuleuse ambassade.
Jean-Baptiste Poncet, jeune médecin des pachas du Caire, sera, par une extraordinaire réunion de circonstances, le héros de cette épopée baroque et poétique à travers les déserts d’Égypte et du Sinaï, les montagnes d’Abyssinie, de la cour du Roi des Rois à celle de Versailles et retour.
Mais qu’on y prenne garde : derrière sa simplicité, sa tendresse, son humour, ce roman d’aventures recèle une fable tragique. Jean-Baptiste est l’homme qui, ayant découvert un nouvel empire et sa civilisation, fera tout pour déjouer les tentatives de ceux qui veulent le convertir : les jésuites, les capucins et tant d’autres. Grâce à lui, l’Éthiopie échappera à toute reconquête étrangère et gardera jusqu’à nos jours sa fierté et son mystère.
L’Abyssin, tout en empruntant sa langue à Diderot et son rythme à Dumas, est un roman bien actuel, une parabole sur la haine du fanatisme, la force de la liberté et la possibilité du bonheur.

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s